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CHASSE AUX TRESORS A LA ROQUETTE....
En ces temps d'économie difficile, qui resterait insensible au mot TRESOR, et la campagne publicitaire faite autour du buste de
Jules César, ne s'y est pas trompée...
Tout comme le Rhône, le sous-sol de la ville d'Arles regorge en effet de trésors qui restent encore à être découverts ...
Rien d'étonnant quand on sait qu'à la Roquette, le sol romain se trouve à 4 mètres en moyenne, sous le sol actuel... C'est dire à quel point le sol de ce quartier n'est en fait qu'un vaste
gruyére...
Alors, comment et où chercher ces trésors ?... Il suffit d'abord de se plonger dans la Mémoire arlésienne, c'est à dire nos archives... Et là, on y trouve parfois des récits qui
laissent le lecteur pour le moins perplexe !... C'est un de ces récits que nous allons exhumer. On nous permettra de le dépouiller de tout ornement romanesque, de tout artifice de forme ou de
détail, pour le donner tel que le recueillit, de la bouche d'une « brave femme, simple et digne de foi, » l'annalyste J. Didier Véran :
« J'habitais en ce temps-là (c'est-à-dire en 1792), lui dit- elle, une maison que je ne saurais retrouver j'ignore même le quartier, car
j'étais bien jeune alors; je puis affirmer seulement que c'était dans Arles, n'ayant jamais quitté ma ville natale.
Le bas de la maison se composait uniquement d'une écurie, qu'un de mes oncles tenait à loyer. Un jour, deux mulets qu'on y avait renfermés faisant mauvais ménage, l'un d'eux, tirant sur le licol,
arracha l'anneau de fer auquel il était attaché; la maçonnerie elle-même, qui était très vieille, céda ; un fragment de pierre tomba, laissant voir, par un trou béant, un caveau noir et profond.
Mon père et mon oncle, espérant peut-être trouver la chèvre d'or, pénétrèrent dans ce souterrain et le visitèrent à plusieurs reprises ; mue par la curiosité, j'y descendis moi-même avec eux plus
d'une fois et voici les détails dont mon imagination, vivement frappée, m'a conservé le souvenir :
« On entrait d'abord, par une porte ronde, dans une vaste pièce froide et sombre comme un caveau, pavée de dalles,, de marbre alternées de blanc et de gris. La voûte, ornée de petits carreaux en losange, reposait sur un péristyle ; à chaque colonne de ce péristyle était adossée une statue posée sur un piédestal ; entre la colonnade et le mur régnait, comme en un chœur d'église, une rangée de stalles en marbre. « Au centre de ce péristyle s'élevait en forme d'autel une longue table de marbre soutenue par des colonnettes. « A l'extrérailé de la salle, un arceau donnait accès à une seconde pièce surmontée d'un dôme; je ne sais plus ce qu'elle contenait.
« Une grande statue de marbre, de la taille du saint Christel de notre église métropolitaine, frappa vivement mon attention ; je ne puis me ressouvenir de la place qu'elle occupait. Mon père dit que celte statue était sans doute une idole et que l'édifice était un temple des païens" .
« En 1795, des gens connus de nous (Didier Véran dit que cette femme les nomma; on peut regretter qu'il n'ait pas cru devoir nous en transmettre les noms), trouvèrent asile dans ce souterrain ; mais le secret, fidèlement gardé, a péri avec eux. Je suis la seule survivante de tous ceux qui ont visité le caveau »
Telle fut en substance la déclaration recueillie par Didier Véran. Il est raisonnable de penser que cet amateur passionné de l'antiquité, ce chercheur infatigable, mis sur la voie d'une découverte si importante, ne dut pas ménager les recherches. Nous trouvons dans ses notes deux croquis informes dressés sur les indications qui précèdent ; l'un est un plan par terre du monument enfoui ; l'autre un essai de restitution, d'après les souvenirs du témoin, de celte maison inconnue sous laquelle git le monument : ce dernier est malheureusement trop banal pour offrir le moindre indice. On était alors en 1826. L'attention publique était absorbée par les grands travaux de déblaiement de l'amphithéâtre, auxquels Didier Véran prit sa large part.... Le monument reste à découvrir (1).
« Ce monument, mon bien cher ami, je crois l'avoir découvert, il y a 31 ans environ. Il me fui indiqué d'une façon surprenante, et je l'ai parcouru, examiné dans tous les coins et recoins, le trouvant à peu près tel que le décrivait la brave femme simple et digne de foi de l'annaliste Véran...
« En 1857, chargé par la respectable Mme Maillot-Fabré, fondatrice des Dominicaines d'Arles de diriiger la restauration et l'appropriation de l'abbaye de Saint-Césaire qu'elle avait achetée en partie, je faisais creuser, à côté de la vaste cuisine antique, un puits perdu pour l'écoulement des eaux de vaisselles. L'ouvrier (nommé Lempereur, décédé depuis) était déjà descendu à 1 mètre 80 de profondeur, lorsque la terre s'affaissa sous son poids, et il tomba doucement et perpendiculairement, à travers un tuyau large de 80 centimètres, formé par de petites pierres carrées romaines, semblables à celles des murs intérieurs de l'amphithéâtre, à trois mètres plus bas dans une excavation obscure. A son appel, j'accourus, le croyant à moitié enseveli sous un éboulement considérable :
— « Ne vous effrayez pas, me cria-t-il, je me sens sur un pavé solide et je n'ai pas la moindre égratignure. » Ce disant il mit le feu à une allumette chimique. Alors ses exclamations devinrent toutes joyeuses : « Oh ! que c'est vaste ! oh ! que c'est beau ! c'est magnifique, répétait-il avec une certaine exaltation. Appelez le maître-maçon (qui était Jacques Dieudonné, mort aussi), qu'il vous place une échelle dans ce puits et venez admirer avec moi ce merveilleux monument. »
Ce qui fut fait.
« Je fus ravi de ce lieu splendide, vrai temple majestueux dallé de marbre blanc et noir, divisé en trois nefs surbaissées par d'épaisses colonnes de granit. Au fond, une espèce de coupole surplombant une abside ornée de niches vides, dont celle du milieu plus grande que les autres. Çà et là des fragments de chapiteaux, de corniches, quelques bras, des mains, des pieds brisés, d'un modèle parfait, et une petite tête d'enfant ravissante que j'ai donnée au musée.
Jugez, mon digne ami, de ma stupéfaction. « Je m'empressai d'aller annoncer ma trouvaille au zélé patriote M. Casimir de Jonquières, de bonne et amicale mémoire, qui m'avait dit plusieurs fois que sa tante, Mme de Perrin, une des dernières religieuses de cette abbaye (I), lui avait affirmé, à l'époque des fouilles du théâtre romain en 1826, que des richesses artistiques étaient ensevelies sous leur réfectoire ».
«A l'Hôtel-de-ville, ma communication ne produisit pas grand enthousiasme, et la commission archéologique manquait de fonds. Probablement les statues aperçues par la visiteuse de 1792 furent vendues à des amateurs de Paris ou de Londres, et assez cher, puisque le propriétaire de l'écurie attenante à ce souterrain devint riche — on n'a jamais su comment — de mendiant qu'il était. Mon grand'père prétendait qu'il avait trouvé la chèvre d'or sous sa maison, dans un cave....
« Tout cela concorde parfaitement avec le récit de la brave femme ; d'autant qu'au bas-côté gauche de ce mystérieux édifice, je distinguai une porte ronde mal murée avec des pierres sèches, peut-être celle défoncée par le mulet rétif, et par laquelle le père et l'oncle de la narratrice descendirent dans le caveau noir qu'ils dévalisèrent de ses trésors statuaires et architecturaux. Le seuil de celle ouverture était environ à deux mètres au-dessous du sol supérieur vers lequel accédaient une dizaine de marches fort usées et écornées ».
« Impuissant à restaurer ce monument remarquable, ou du moins à en ouvrir l'accès par des démolitions trop importantes, je l'abandonnai à son obscurité
avec un indicible regret. Excepté la crypte de l'église abbatiale de Saint-Gilles du Gard, je ne crois pas qu'il existe une enceinte souterraine aussi ricbe, aussi régulière et aussi
grandiose.
Cependant, comme souvenir de ma descente, je fis enlever deux dalles de marbre que je mis à l'entrée de mon ancienne habitation de la rue
Girard-le-Bleu, dont la porte surmontée d'une petite claie à prêcher est un chef-d'œuvre, dû au ciseau de mon oncle vénéré Honorât Trichaud,aujourd'hui âgé de 84 ans, vivant heureux, à
Mouriès, dans sa propriété de Sans-Abri, entouré d'une famille de 28 enfants ou petits- enfants.
Sur ce, mon cher ami, pardonnez-moi ce long verbiage
et veuillez agréer. ... etc. . . »
Lechan. J.-M. Trichaud.
Antibes, 28 janvier 1889.
Emile FASSIN.