CAMARGUE INSOLITE
ANDRE POMME EN GUYANE
Une mystérieuse mise à l’écart
Le moins que l’on puisse dire du départ du territoire métropolitain d’André Pomme, c’est qu’il fut précipité… Si ses biographes du siècle dernier, ont présenté ce départ comme un attrait pour les terres lointaines et éventuellement comme un moyen de faire fortune « dans la culture des épices », il est bien évident qu’à la lumière de notre travail, on ne peut plus partager leurs points de vue de la même façon …. Non, André Pomme n’est pas parti en Guyane en simple coup de vent ; non, cet homme quoiqu’on en dise ne fut pas attiré que par la très hypothétique richesse que l’on pouvait tirer de ces terres lointaines !
C’est l’évidence même, André Pomme fut exilé de France, parce que probablement mêlé à une affaire d’Etat et en l’occurrence, à celle de l’affaire du Collier de la Reine … Et c’est vraisemblablement pour cette raison qu’il fut mis diplomatiquement à l’index de l’Ordre de Malte et qu’il fut obligé de « quitter la soutane ».
Car en fait, on ne peut ignorer le rôle probable qu’a pu jouer la Maçonnerie Française dans cette affaire ; André Pomme évoluant au sommet des deux organismes qu’étaient l’Ordre de Malte et le Grand Chapitre Général du Grand Orient de France, organisations travaillant de toute évidence à l’encontre de l’autorité royale, a obligatoirement été pour le moins, inquiété par les services spéciaux de Louis XVI ! S’il n’apparaît pas au tout premier plan de cette fameuse affaire, il le doit simplement à la probable intervention de son père qui était nous l’avons vu un des médecins les plus prisés de la Cour et tout particulièrement de la Reine …
De toute évidence André Pomme avait comploté à l’encontre du Roi, d’autant que les modérés de la Maçonnerie, peu favorables à un changement de Régime, avaient déjà pressenti à cette époque, soit un possible renversement du trône, soit pour les plus pessimistes, le phénomène révolutionnaire, qui comme le disait leur chef de file Mirabeau, lequel en l’occurrence était aussi un agent secret de Louis XVI … « S’il existe des hommes tels, un danger imminent nous menace1 »…
En 1786, André Pomme a donc été poliment écarté de Paris et du territoire métropolitain! Pour éviter que le scandale éclabousse la famille, son père, encore lui, a négocié son départ avec les autorités de Sa Majesté et a avancé à son fils cadet, un joli petit pécule de 6 000 Livres, pour lui permettre d’acheter des terres, ailleurs qu’en France, naturellement …
André Pomme dont tous les efforts maçonniques des années précédentes avaient été axés sur l’élaboration d’une véritable machine de guerre savait, que plus ou moins dans l’avenir, qu’il allait être coupé de ses Frères Maçons du Rite Ecossais Philosophique. Or, il n’était pas question pour ce futur chef de guerre de couper le cordon ombilical qui le reliait à un système si péniblement mis en place, il eut alors l’idée d’utiliser les services de son frère aîné.
Jean - Antoine Pomme se fit alors lui aussi Maçon et sur les conseils très avisés de son frère il opta mais ce n’était pas un hasard pour… Le Rite Ecossais Philosophique pratiqué par la Loge de la Vertu Persécutée d’Avignon ! …
Un impératif : garder le lien avec la métropole
Frère aîné d’André, Jean - Antoine était né le 19 octobre 1751 en Arles. Personnage ambigu, pur fruit issu de la petite bourgeoisie provençale, il n’aurait rien été de bon sans les aides assidues de son père, médecin à la Cour puis celle de son frère cadet lorsque ce dernier devint Représentant du Peuple.
Entré dans la Marine militaire à Toulon comme élève surnuméraire, à l’âge de vingt ans et ce uniquement grâce aux relations bien placées de son père, il est affecté au service des « recettes, dépenses et arrangements des bois ». Très rapidement et toujours grâce aux relations paternelles il accèdera au grade d’élève commissaire puis de garde-magasin. Le 7 février 1778, il est muté à Arles où il devient un des principaux représentant du ministère de la Marine.
A 32 ans, le 13 novembre 1783 il se marie avec une femme de la petite noblesse cévenole, Marie Charlotte Descombier de la Privadière; bureaucrate roturier sans envergure, marié à une noble, même de petite noblesse, il semble souffrir de cette différence de classe qui va le conduire à s’endetter. Il hérite du vivant de son père et le jour de son mariage d’une maison et le surlendemain il en achète une autre à côté de la sienne pour s’agrandir, opération qu’il renouvelle le 12 janvier 1787.
Gagnant peu ou pas assez pour entretenir son train de vie, il dépensait beaucoup et dépendait étroitement des subsides que lui versait son père (10 000 Livres de dot au moment de son mariage) à laquelle s’ajoutait une pension de 2000 Livres par an. Le frère aîné des Pomme était donc prêt à tout pour subvenir à ses besoins.
Toujours en cette année 1786, alors qu’André est sur le point de partir en Guyane, le cadet va réussir à convaincre son frère aîné à rejoindre la Franc-maçonnerie. Arles n’ayant pas de Loge, Jean Antoine postulera et ce n’est pas un hasard, à la très offensive Loge de la Vertu Persécutée2 de la capitale Comtadine.
Relations obligent, deux ans plus tard, il est déjà au grade de Maître Parfait et occupe la fonction de Secrétaire de la Loge, ce qui lui permettra le 23 novembre 1788, de visiter la non moins célèbre Loge parisienne du Contrat Social, Mère Loge du Rite Ecossais Philosophique, seule et entière héritière des pouvoirs de la Loge d’Avignon ; que vient – il faire à Paris en cette fin d’année 1788, sinon prendre des ordres très précis ou assurer d’éventuelles relations entre son frère cadet (un des fondateurs de ce rite) et les cadres supérieurs de la Maçonnerie !
En 1789, à la veille de la Révolution Jean Antoine Pomme qui avait occupé en 1787 le poste de Second Surveillant de la Vertu Persécutée est au grade de Maître Parfait. Au delà de 1789, on ne sait plus trop ce que devient la Loge d’Avignon et l’activité maçonnique et/ou politique de la petite équipe, dont l’un d’entre eux, Rovère, deviendra l’un des plus terribles Conventionnel ayant sévi sur le Midi, et qui peut-être3 sera déporté en Guyane pour y mourir le 11 septembre 1798 …
Politiquement, Jean Antoine fut lui aussi un républicain à tendance jacobine. Son père disait de lui « qu’il était Républicain et qu’il ne croyait pas en Dieu », il ne pouvait donc être dans l’avenir qui se préparait, qu’un serviteur zélé de son frère…Pendant tout les premiers instants de la Révolution, que nous appelons l’époque modérée, celle qui prélude au retour d’André Pomme sur le territoire métropolitain et jusqu’à la fin de l’année 1792, il sera présent dans sa ville natale où il sera à la tête de l’administration maritime, au grade de sous-chef d’arrondissement4, sous-entendu celui de Toulon. Dés l’accession de son frère à la députation, Jean - Antoine va devenir un des principaux fonctionnaire de la marine militaire de l’arrondissement de Toulon, ville qui eut, comme on le sait, une lourde histoire révolutionnaire !.. Le passif professionnel de Jean Antoine, nous oblige à nous remémorer cette époque en quelques lignes…
Le 4 juillet 1793, depuis Nice, les deux Représentants du Peuple en mission, dans les départements méridionaux et près l’armée d’Italie que sont Robespierre le Jeune et Ricord, réorganisent5 entre autres l’administration maritime et c’est Jean Antoine Pomme qui va se trouver propulser au plus haut niveau de cette hiérarchie, il devient alors en lieu et place du citoyen Chaillan, ordonnateur civil de la marine. Les prétextes qui sont pris pour sa nomination sont soi-disant dus, au fait qu’il serait le plus ancien chef d’administration du département de Toulon.
Le 22 septembre le fils aîné des Pomme reçoit l’ordre des deux Représentants du Peuple de se rendre sans plus tarder à Villefranche – sur - Mer afin d’assurer l’approvisionnement des bâtiments de la République. Les premières mesures de sécurité maritime des côtes, sont alors prises6 par les Représentants et aussitôt communiquées à l’Ordonnateur. Les plus nombreux bâtiments présents sur la côte méditerranéenne orientale française sont ceux qui sont attachés à la ville de Gênes, nombreux aussi sont les navires français faisant halte dans ce port. Dés les premiers instants de durcissement de la Révolution, les autorités maritimes de Gênes plutôt favorables à la tendance modérée des révolutionnaires français, à cause certainement de ses liens privilégiés avec les négociants marseillais de tendance girondine, se rebellent contre les Représentants de l’autorité nationale ; depuis plusieurs mois, ils empêchent les navires français d’appareiller. Robespierre le jeune et Alexandre Ricord par mesure de rétorsion prescrivent alors la prise en otages des Génois et de leurs navires, présents dans les ports français. Mal aimés par la faction rouge du peuple, les navires du commerce italien sont régulièrement harcelés et endommagés et habilement, les deux Représentants accusent les « insolents britanniques » d’être responsables de ces « attentats aussi impérieux pour le peuple gênois qu’atroces aux français »…
Bien entendu cette forme de réquisition, ne pouvant déboucher à terme que sur la destruction d’une grande partie de la flotte commerciale italienne, n’est pas du tout du goût des italiens, dont la survie de l’activité économique de la cité génoise, ne dépend que de sa vie maritime.
Très rapidement, Gênes va laissé tomber Marseille, les navire français vont être autorisés à ressortir du port et à regagner leur lieu d’attache; la représentation nationale française change alors son fusil d’épaule et considérant que le geste fait par les autorités italiennes va dans le bon sens, lèvent alors l’embargo sur les navires italiens.
A Antibes, Jean Antoine Pomme croise Riouffe, celui-là même qui publiera peu de temps plus tard, le fameux document sur la religion d’Ibrascha. En ce temps-là, Riouffe a toute autorité sur les mouvements de la Marine civile ou militaire de la côte méditerranéenne ; en particulier, il a « carte blanche » pour autoriser la sortie de tous les bâtiments français de petit cabotage, qu’il jugera nécessaire. Sa mission principale est d’assurer la logistique maritime nécessaire à l’approvisionnement de l’armée d’Italie. Il aura l’occasion en février 1794 par exemple de faire venir sur Arles, depuis Nice et Antibes, le plus possible de tartanes et d’allèges destinées à transporter fourrage, paille et avoine pour le compte des chevaux de l’armée d’Italie. La ville d’Arles est donc bien à ce moment là, l’arrière-garde de l’armée d’Italie ; l’étroite collaboration existant entre les frères Pomme et Riouffe, n’est plus à démontrer…
A la fin de l’année 1793, lorsque le 19 décembre Toulon tombe entre les mains des Jacobins, le frère aîné des Pomme, y occupe le grade officiel le plus élevé de la Marine, celui d’Ordonnateur, poste qu’il ne conservera que trois mois, jusqu’au 21 mars 1794.
La fureur des extrémistes Jacobins sera sans merci et la répression s’abattra sans demi-mesure : Toulon perdra son nom pour celui de Port la Montagne, une partie de la ville sera rasée et les résistants (Girondins et Royalistes) traduits devant un tribunal tout autant d’exception qu’expéditif composé de Jacobins, anciens prisonniers des mutins ! La mémoire de l’Histoire garde en souvenir la fusillade dans une même journée de plus de 200 Fédéralistes!
Dans le même laps de temps, Ricord ordonne à Jean Antoine Pomme de rassembler à Port la Montagne, tout le personnel de la marine disponible dans les Alpes-maritimes et le Var, ordre qui sera exécuté aussitôt. La situation parisienne se durcissant, l’équipe politique présente sur le Midi, va être entièrement changée.
Depuis quelques mois déjà, Riouffe et Robespierre le jeune, sont en disgrâce parmi les « durs en matière de religion ». Alexandre Ricord, soupçonné de conspiration, a renié le jeune Robespierre, mais cela n’a pas suffit pour le maintenir dans la classe dirigeante… Le 21 mars 1794, Jean Antoine Pomme certainement mis en sécurité par son frère, va rejoindre alors Marseille dite la Ville sans Nom, où il sera Agent maritime jusqu’au 21 mars 1796, date à laquelle il deviendra, toujours avec l’aide bienveillante des amis de son frère, commissaire de 1 ère classe ; mais pour lui aussi, le vent ne va pas tarder à tourner . ..
Victime comme par hasard de la réorganisation des ministères il ne tardera pas à rejoindre rapidement les cadres en retraite, et sans être pour autant trop inquiété par les gouvernements successifs, il finira ses jours à Arles et y décédera en 1830.
André Pomme, un activiste républicain en Guyane
Les événements7 guyanais de 1763-1765 avaient décimé la population de la colonie française, et avaient valu à la région sa triste réputation de pays malsain ou meurtrier ; ainsi deviendra – t - elle en 1794 et pour plusieurs dizaines d’années, la terre de relégation de la République française où seront envoyés suivant les régimes politiques prêtres réfractaires, conventionnels non désirés sur le territoire métropolitain ou républicains de 1851, ces derniers étant en grande majorité d’origine provençale.
On se doute bien, que les documents de cette époque qui auraient pu nous aider à comprendre la véritable raison du départ de Pomme, sont rares, voire inexistants ou introuvables. Mais dans les quelques témoignages que nous avons de cette période, tout laisse à penser qu’André Pomme est venu en Guyane spécifiquement dans le but d’assumer le Pouvoir au plus haut niveau. Après quelques mois qu’il dit à tord8, « avoir employé à mettre sur pieds une propriété agricole, constituée d’une habitation en noirs et bestiaux » (sic), il apparaît dans l’organigramme administratif de la Guyane dés 1786, où il occupe déjà un poste de délégué à l’Assemblée Coloniale de Cayenne ; il sera à plusieurs reprises Secrétaire et Président de cette même Assemblée.
En fait Pomme arrive dans cette contrée reculée pour deux raisons, la première dans le but de développer les ménageries royales de Guyane et la seconde avec l’espoir secret de faire fortune9 . Le tout jeune fonctionnaire de marine arrive en terre d’exil avec pour mission de réaliser une implantation « en bêtes et ménageries que le gouvernement se proposait d’établir dans ces immenses prairies naturelles »… La malheureuse tentative de Turgot, n’était pas si loin que çà dans les esprits des gouvernants…
Le 12 mai 1787, le pouvoir royal, l’habille officiellement, de la charge de responsable des établissements d’Ouanary,10 établissements sur l’activité desquels on ne sait rien ... Tout au plus peut – on dire, que Pomme arrive dans une région du sud de la Guyane très peu fréquentée par les colons français ; sur place, il y a une vingtaine de soldats et quelques Jésuites dont le but non avoué était de récupérer comme esclaves gratuits, les indiens et les noirs qui s’étaient échappés des mains des portugais occupants le Brésil…
Convaincu de la richesse terrienne du lieu, il installe à Ouassa11 dans le canton d’Oyapoc, un important élevage de bœufs et s’oriente vers la culture des épices ; les écrits de ses contemporains, font ressortir poliment qu’il dirige sa propriété de main de maître, tout comme d’ailleurs, les sept esclaves qu’il avait acquis dans la population indigène… Ce seront ces mêmes esclaves qui quelques années plus tard, après s’être insurgés12 contre la République, s’approprieront les biens de l’arlésien… Plus tard, Pomme, espérant peut – être un remboursement de l’Etat français, estimera ses richesses guyanaises perdues à plus de 36 000 Francs !
L’ancien abbé vivait-il sur cette propriété ? Rien ne nous le précise, mais il semble apparaître que comme tous les colons de Guyane, l’homme s’était installé à Cayenne et qu’il se contentait simplement de visiter ses terres de temps en temps. Pomme semblait s’être parfaitement accommodé de sa nouvelle vie, tant et si bien qu’il avait pris pour compagne une « femme du pays », laquelle paraît-il, l’accompagnait dans tous ses déplacements… Habile manipulateur de mots, Pomme devenu quelques mois plus tard, député de la Convention, aimait à dire à ses collègues jacobins qu’en Guyane, il vivait une véritable vie d’ermite, seul dans sa cabane, au beau milieu des sauvages…
La Guyane avant la Révolution
Les statistiques officielles de 1789, font apparaître que sur les terres contrôlées par les français (1307), vivaient une très forte population d’esclaves noirs (10 748, dont seulement 600 étaient au service du roi) et une beaucoup moins importante population indienne (d’environ 5 000 personnes dont 812 qui travaillaient pour les colons). En clair, toute l’économie de la colonie dépendait intimement de l’esclavage, l’asservissement des peuples de couleur, et tout particulièrement des Noirs était total … Les conditions de vie et de travail étaient bien entendu déplorables, mais surtout elles étaient aggravées par les mauvais traitements qu’infligeaient les colons aux autres habitants; ces états de faits, choquaient tous ceux qui n’étaient pas impliqués dans la vie économique de la colonie, mais rien qu’eux et dans une moindre mesure ! A cette répression aveugle, la population noire répondait outre le marronage, par des sortes de grèves passives qui influaient sur la productivité13 de la colonie.
Vers 1786, l’Ordonnateur de Guyane n’est autre que Daniel Lescallier, celui qui toute sa vie durant va en quelque sorte soutenir Pomme, tout particulièrement à partir du Consulat, lorsque ce dernier rencontrera de gros problèmes avec les proches de Bonaparte…
Daniel Lescallier, nous a laissé quelques écrits de son séjour en Guyane lesquels nous permettent entre autres, d’esquisser un profil de la grande majorité des blancs de la colonie : Pour moitié, ces gens étaient d’anciens soldats qui étaient restés sur place à la fin de leur engagement ; ayant fondé ou participé à la création des quelques 200 plantations de la région, ils se comportaient sur leurs terres en maîtres absolus que la rudesse de leur esprit ne pouvait modérer en ce sens que plus de 50% d’entre eux étaient des illettrés !
Cette population blanche dite classe inférieure, était encadrée par des sortes de fonctionnaires de l’Etat, comme l’étaient Pomme et Bagot14 par exemple…
Tous les colons étaient profondément racistes et donc opposés par voie de conséquences à la notion de liberté à laquelle aspiraient les esclaves noirs ou indiens ; leur comportement à l’égard de la religion était dominé par un anticléricalisme radical, qui dû poser bien des problèmes relationnels à l’ancien abbé Pomme ! Etait – ce de son passage en Guyane que l’homme allait tiré son attitude politique future à l’égard des prêtres ?
On retiendra de Lescallier, qu’il était opposé à l’esclavagisme des indigènes et exclusivement d’eux, et qu’il se contentait d’essayer de modérer l’attitude des blancs sur les indiens … Il dénonçait15 le racisme des colons français … la fausse idée où sont la plupart des blancs, même de la classe inférieure, que les indiens sont une race d’hommes au dessous d’eux et faits pour leur obéir… Nous retiendrons aussi une de ses notes16 officielles, dans laquelle, il met nommément en cause Bagot, le futur député jacobin, adjoint d’André Pomme …M. Bessner ancien gouverneur, avait entre autres fait commander des indiens pour aider à un fournisseur nommé Bagot, à faire les bois qu’il exploitait pour le roi à Approuague, et nous avons vu cet homme plaignant et récalcitrant lorsqu’on les lui a retirés. Il avait coutume de les mener au bâton, de les mettre aux fers pour le moindre manquement…
Toujours d’aprés Lescallier, André Pomme n’a occupé en Guyane, que des fonctions administratives au service du gouvernement français; en aucun cas et donc contrairement à ses dires, il n’aurait créé une exploitation en France Equinoxiale . Sans pouvoir avancer de dates sur ses déplacements coloniaux, on peut toutefois suivre l’arlésien dans les divers postes administratifs qu’il a occupé. Sur aucun document officiel n’est mentionné la date exacte de son arrivée en Guyane.
Dans un premier temps, l’ancien curé occupe le poste d’administrateur civil de la Comté17 « du haut de la rivière d’Oyac ». Là, il doit remplir trois missions, dont la surveillance d’une plantation de vivres destinées à la subsistance des esclaves noirs appartenant à l’Etat, un chantier pour la confection du bois de construction destiné aux bâtiments civils et militaires, et de façon générale, il doit s’occuper des nouveaux immigrés blancs qui viennent s’installer dans son secteur. On le trouve ensuite dans la province ou le Comté de l’Yracoubo, où il doit installer un poste civil et militaire destiné à «civiliser les indiens, indigènes d’origine Galibi18 », que le gouvernement royal souhaitait pacifier et en faire des bergers (des bovins devaient leur être avancé par l’Etat). Essentiellement nomades et très indépendants, ces indiens gênaient en quelque sorte les coloniaux qui voyaient en eux une main-d’œuvre gratuite pouvant suppléer les esclaves noirs venus d’Afrique ; l’attitude des coloniaux à leurs égards était si méprisable que l’Etat avait aussi fixé à Pomme la surveillance des « blancs -planteurs de ce quartier ». Mais ne nous y trompons pas, il s’agissait plus d’une surveillance économique que d’une attitude humaniste : depuis longtemps déjà, les colons de Guyane ne remboursaient plus les avances que leur avait fait l’Etat, tout comme ils ne payaient leurs impôts !…
Dés les premiers moments de la Révolution, il semble bien que Pomme ne quitte plus Cayenne et que dés lors, il s’investi dans l’organisation territoriale du Nouveau Régime. Le 26 août 1790, Pomme fait son entrée19 à l’Assemblée coloniale de Guyane qui ce jour – là, se réunissait pour la première fois. Deux mois plus tard, élu à la Présidence, il relationne officiellement avec les nouvelles autorités parisiennes. Les principaux postes administratifs sont encore occupés par des nobles totalement dévoués à l’autorité royale : le chevalier de Préfontaine, un des tous premiers colonisateurs de la Guyane dirige toutes les possessions françaises des Antilles.
Dans les mois qui vont suivre, plusieurs hommes vont se relayer à la présidence de l’Assemblée : Guillot, en décembre 1790, puis Bertrand, Moranville en 1791. Durant la législature de ces deux présidents, Pomme apparaît en filigrane au poste de Secrétaire de l’Assemblée.
Le peuple guyanais voyant la France voler vers une certaine idée de liberté cherche à imiter la Mère - Patrie, mal va leur en coûter… En décembre 1790, les indigènes du quartier d’Approuague, ne voulant plus être considérés comme des esclaves se soulèvent contre les colons ; c’est un véritable massacre des français qui s’en suit, événement qui a le mérite de mettre en valeur la haine que portaient les indiens de Guyane à l'encontre tyrannique des colons. C’est André Pomme, qui matera avec violence la rébellion et le 7 janvier 1791, l’Assemblée coloniale, par son Président (Bertrand) et son Secrétaire (Pomme), adressera à la population française de la région incriminée, une lettre de félicitations « aux français qui ont résisté » à « l’insurrection des perfides esclaves ». En partie grâce à Pomme, les responsables français ont donc repris en main la situation ; mais d’autres problèmes se profilent à l’horizon et tout particulièrement ceux de nature financière…
Depuis les premiers instants de la Révolution, il semble bien que les hauts responsables des colonies, continuaient à détourner l’argent de l’Etat (dont essentiellement les énormes revenus issus des taxes des produits importés et exportés); de toute évidence, il n’était certainement pas question pour eux, de le remettre dans les poches républicaines ! En constituant ainsi un trésor de guerre, les royalistes voulaient – ils faire de la Guyane voire des Antilles, un Etat indépendant ? Il est vrai qu’ils étaient de toute évidence aidés par le gouverneur des Antilles, Monsieur de Behague, lequel n’avait pas hésité un seul instant à leur envoyer ses troupes…
En Guyane, la Garde Citoyenne, mise en place par les révolutionnaires, avait entre autres interdit l’accès au port de Cayenne de la corvette « la Perdrix » ; celle – ci devait débarquer les forces royales et remettre au commandant militaire de Cayenne, une lettre l’informant de la situation insurrectionnelle des autres îles des Antilles. Lorsque l’Assemblée nationale pris conscience de cet état de fait, elle prit un décret20, mettant les colonies françaises sous tutelle du ministère de la Guerre, de la Marine et des Finances.
Le travail de l’ordonnateur d’Aigremont, en poste depuis le 3 septembre 1790, fut mis sous surveillance. La chose ne se passa pas sans mal et bien entendu les détournements d’argent furent éventés, ce qui provoqua la démission de d’Aigremont. La démarche de l’intéressé, il le savait, n’était pas sans conséquences économiques, car il était le seul habilité par l’autorité royale à pouvoir signer les nécessaires lettres de change ; le commerce local se trouvait donc arrêté et la colonie sans argent. A ce geste, l’Assemblée nationale n’avait prévu aucune parade et était prise à contre-pied : il n’y avait plus personne autorisée à émettre les fameuses lettres de change dans la colonie, mais de plus, cela provoquait une impression désastreuse de désordre tant sur le public que sur les négociants, seuls pourvoyeurs d’argent.
Le risque de banqueroute planait…D’Aigremont reprit donc ses fonctions, sous la surveillance plus ou moins efficace des partisans de la République et des responsables de l’Assemblée coloniale ; l’administrateur se sentant fort, faisait fi des menaces pleines de promesses belliqueuses de la part de Pomme « si cette surveillance dégoûte les officiers d’administration au point de donner leur démission, ils sont maîtres de le faire : c’est alors qu’ils deviendront personnellement responsables de tous les maux qui pourraient s’en suivre ». Cette partie de cache-cache dura, jusqu’à ce que le natif d’Arles quitte la colonie.
La situation entre les deux parties ne trouvant pas d’issue, le 15 septembre 1791, André Pomme et Bagot, furent désignés par les républicains de l’Assemblée de Guyane pour venir en métropole expliquer aux députés de l’Assemblée nationale, les fautes des administrateurs royaux et le désir de souveraineté de la colonie antillaise .
En cette fin d’année 1791, d’Aigremont est en quelque sorte aussi, le banquier de la France en Guyane et en aucune façon, l’homme n’était prêt à financer sur le compte de la colonie, le voyage en France des deux délégués, qui eux – mêmes, ne souhaitaient pas financer le voyage de leurs propres deniers … Elu depuis le 15 septembre et prêt à partir dès ce jour-là, André Pomme et son compagnon étaient bloqués par manque de moyens financiers. Il fallut encore une fois, que le ministère intervienne pour que cette affaire aboutisse et que les deux députés puissent quitter enfin la Guyane avec assez d’argent en poche pour couvrir leurs premiers frais de séjour ; le 18 décembre 1791, d’Aigremont s’était incliné, il avait fallu pour cela, un arrêt du Conseil d’Etat du Roi et l’intervention des plus hauts responsables militaires et civils de la région antillaise !
Avant de revenir en métropole, les deux délégués se firent communiquer l’ensemble des archives « l’Assemblée nationale a demandé qu’il soit remis aux délégués, des copies ou extraits de tous les papiers que renferment les archives du gouvernement, de l’intendance et qu’ils se présenteraient à l’Assemblée nationale pour lui faire connaître les erreurs attribuées à l’ancienne administration ». Les deux mandataires ne quitteront la colonie française qu’en février de l’année suivante, porteurs à destination de la métropole des espoirs de la branche républicaine des citoyens de Guyane. Benoîst, remplaçant Bourgon au poste de gouverneur de Cayenne depuis le 4 janvier 1791, était devenu commandant en chef de la colonie, et avait établi un rapport dans lequel il demandait que l’Assemblée nationale arrête, pour le bon fonctionnement de la colonie, une série de neuf décrets. En attendant la réponse des élus de la nation disait-il, nous mettons ces projets de décrets en application ; ces derniers, visaient bien entendu à mettre en place officiellement un gouvernement de type républicain ; ils portaient à la fois sur la réglementation électorale (la durée des mandats, l’élection de deux députés), sur des mesures économiques (lutte contre la fraude) et surtout sur des mesures disciplinaires à prendre contre les opposants à la République (limogeage des autorités portuaires et mise en place d’une taxe à l’encontre de ceux qui ne voulaient pas participer au service des Gardes Citoyennes). Détail amusant si l’on peut dire, le commandant en chef demandait dans son huitième projet de décret, que les missionnaires religieux présents sur le territoire colonial et refusant de prêter le fameux serment civique, « soient renvoyés en France ». ..
Ces missionnaires présents en Guyane étaient exclusivement des Jésuites21 qui s’étaient installés dés le début de la présence française, dans la zone la plus peuplée du pays, à l’Ouest de Cayenne. Leur but avoué était de convertir les indiens «seule la religion catholique réussirai à les ramener à une vie sociale »; dans la réalité l’action des Jésuites qui considéraient la population autochtone de piètre façon « occupés du présent, sans soucis de l’avenir, apathiques, inconstants, paresseux et s’avérant difficiles à civiliser », se résuma en fait par une prise en main musclée de ces peuplades et l’initiation religieuse devint très tôt un outil politique comme un autre. Population nomade, les indiens n’avaient de cesse que d’errer dans l’épaisse forêt guyanaise ; les religieux réussirent à les fixer dans des villages dirigés par un indien, lui même nommé par le gouverneur de la colonie qui leur avait attribué pour symbole de leur autorité, une canne à pommeau d’argent, orné d’une fleur de lys… ! Signe suprême de reconnaissance sociale, le gouverneur de la colonie invitait à sa table tous les chefs une fois par an. Ainsi, l’asservissement des indiens à la royauté fut total « leur amitié empreinte souvent d’une certaine gaieté, s’avérait très avantageuse, tandis que leur inimitié pouvait être très dangereuse », tel fut le constat que firent les colons.
A ces peuplades autochtones à qui, au début de la colonisation, il n’était pas question de demander un travail suivi, les colons ajoutèrent alors une importante population de noirs venus d’Afrique. Leur présence sur le territoire guyanais devait être massive puisque de 1750 à 1756 , la France en fit entrer plus de 76 000 ; les noirs étant beaucoup plus dociles que les indigènes, les Jésuites s’occupèrent également de leur éducation religieuse et se les asservirent durablement. Ayant été parmi les premiers « civilisateurs » du territoire, ils en étaient aussi devenus les principaux propriétaires fonciers. A la tête de domaines immenses entièrement travaillés exclusivement par les esclaves noirs, dont ils étaient les principaux employeurs, les Jésuites, seuls prêtres français porteurs de la bonne parole du Vatican firent de la colonie un immense réservoir catholique, à tel point que depuis 1731 la Préfecture apostolique de Guyane dépendait directement de Rome ! Comme symbole de leur toute puissance, les Jésuites de Guyane avaient érigé sur la principale place de Cayenne une splendide maison qui gérait les propriétés alentours et plus de 700 esclaves permanents.
Noirs d’Afrique dociles et présents par dizaines de millier, ajoutés aux indiens de Guyane considérés par les autorités comme étant « des gens à ménager », l’ascendant clérical et royaliste était manifeste sur les esprits de ces ethnies, d’autant plus que la loi de 1762 qui en métropole avait interdit la Compagnie de Jésus, n’avait pas stipulé l’exclusion de celle-ci du territoire guyanais. L’implacable pouvoir des Jésuites avait donc pu se développer en Guyane avec toute la puissance qui le caractérisait . Le massacre à cette époque des colons par les «perfides esclaves », ne concernait de toute évidence que les républicains…
Pomme et Bagot, ne partirent que le 16 janvier de l’année suivante, pour arriver en métropole dans le courant du mois de mai 1792. On ne sait trop pour quelles raisons, le voyage des représentants avait duré presque quatre mois. Ils firent certainement escale à Saint-Pierre de la Martinique, siège du commandement suprême des possessions françaises des Antilles où les rapports avec cette autorité opposée au mouvement révolutionnaire se sont de toute évidence mal passés.
L’UTOPIE RADICALE
Depuis les ratés de Choiseul en 1765, le peuplement de la Guyane et l’esclavage des Noirs aiguisaient les esprits, et nombres d’intellectuels français, s’ingénièrent à susurrer des solutions plus ou moins extravagantes aux différents gouvernements. Deux tendances de pensée arbitraient plus ou moins le débat … Duchesne22, un magistrat de Blois proposera au Comité de Salut Public de débarrasser la France de ses pauvres en les envoyant cultiver les hautes terres de Guyane et de réserver les esclaves pour les basses terres, les plus malsaines ! Le célèbre auteur Bernardin de Saint Pierre, prônait lui aussi l’exportation des pauvres de la métropole vers les colonies, où grâce à leurs travaux manuels, ils rendraient l’esclavage inutile… ! L’autre idée, plus humaniste mais non moins intéressée, consistait à faire le nécessaire pour civiliser les indiens ; c’était en quelque sorte la solution idéale qui ne trouvait d’échos que chez ceux qui ne connaissaient pas les indiens et la manière dont les traitaient les coloniaux de Guyane … De toute évidence pour les coloniaux, l’esclavage des Noirs restait la solution de facilité vu que sans eux, l’économie23 de la Guyane ne pouvait fonctionner ! C’était en quelque sorte le message que venait apporter Pomme et Bagot aux députés français. Mais il est bien évident pour tous que, depuis la fin de l’Ancien Régime, les français indésirables en métropole, avaient bel et bien changés d’aspect ! Noblesse et clergé, furent très tôt montrés du doigt. Les gens d’Eglise, non seulement très opposés aux nouvelles idées mais surtout considérés comme étant entièrement dévoués à une autorité étrangère (Rome), devinrent dés les premiers mois de 1790, les ennemis désignés de la Révolution française.
La volonté de séparer le clergé français de l’autorité papale, avait officiellement pris corps depuis le 12 juillet 1790, date à laquelle on décréta la Constitution civile du clergé. Cette première résolution anticléricale, avait surpris la France profonde, très attachée à ses prêtres. La situation se durcissait sévèrement dans les mois suivants, avec le décret du 29 novembre 1791 qui déclarait « suspects de révolte » les prêtres « qui refusent de consentir à cette réforme et de prêter le serment constitutionnel » et le décret de conclure «Les administrations départementales sont habilitées à les arrêter et les interner ». L’immense majorité du clergé français refusa d’obtempérer, entra en lutte ouverte avec les nouveaux dirigeants et ce qui devait arriver, arriva : nombreuses furent les arrestations et très rapidement la nouvelle population carcérale fut difficile à gérer ! La nouvelle France ne pouvait garder indéfiniment sur son sol tant d’opposants… D’autres solutions devaient être trouvées impérativement !
Aux arrestations et internements, première étape de la mise à l’écart des prêtres, succéda en 1792, la phase que nous appellerons « d’immigration volontaire ». Les ecclésiastiques détenus à proximité des côtes françaises, vont être refoulés vers les pays susceptibles de les accueillir, l’Italie pour les points de départs méditerranéens, l’Espagne du nord et le Portugal, pour les réfractaires retenus sur la façade atlantique. Mais cette solution soulevait de nombreux problèmes : elle était très onéreuse et mobilisait beaucoup trop de personnel. Par voie de conséquences, elle ne pouvait perdurer.
Avec la radicalisation révolutionnaire voulue par la Convention, la lutte contre le clergé réfractaire s’organisa et prit à la fin du printemps de 1792, une allure beaucoup plus persécutrice. Cette attitude correspond presque jour pour jour avec le retour sur le territoire métropolitain du provençal André Pomme ; c’est lui qui pendant prés de sept ans va mener dans le plus grand des secrets, la chasse aux curés ! Les persécutions religieuses, allant du simple internement au plus cruel des massacres, prennent alors dés 1792, un caractère réfléchi car programmé avec patience et méthode ; devenues inéluctables, les chasses aux curés ne prendront fin qu’avec l’avènement du Consulat !
Une élection contestable
La présence politique de Pomme et de Bagot est perceptible à Paris à peine un mois après leur débarquement sur le sol métropolitain. Dés le 16 juin 1792, ils présentent à la tribune de l’Assemblée, une protestation contre les nominations de Guillot, commissaire civil et de d’Alais, gouverneur ! Les deux envoyés ne furent pas entendus !..
Il est vrai qu’à ce moment précis de la vie politique française, la fameuse guerre d’influence opposant Montagnards et Girondins se jouait sur les bancs de l’Assemblée. C’était dire si les affaires des esclavagistes guyanais intéressaient du monde ! Pourtant, pour satisfaire les coloniaux, Pomme et Bagot n’avaient pas trente – six solutions sous la main et de deux choses l’une, ou bien ils réussissaient à éviter que l’esclavage soit interdit dans la colonie, ou bien il leur fallait trouver impérativement une autre forme de main d’œuvre gratuite !
Hélas, pour eux, l’opinion politique qui prévalait sur les bancs de l’Assemblée, n’allait pas dans ce sens là ! Ces derniers temps, la représentation nationale dominée par les Girondins, venait d’annuler tous les ordres de déportation de prêtres de 1790 et 1791 ; pour ce qui était des populations asservies, l’Assemblée nationale consciente du réel pouvoir social des gens de couleur exigeait l’application rapide de la loi du 4 avril 179224.
Avec les évènements nationaux provoqués par la Contre – révolution, les choses s’accélérèrent … Un peu avant le 10 août, les événements qui devaient entraîner le renversement du roi allait provoquer un durcissement de l’autorité politique à l’égard des religieux associés aux opposants de la Révolution. Du même coup, les propos des deux envoyés de la Guyane réclamant des esclaves, furent perçus différemment par les députés… De cette époque date la séparation idéologique des deux partisans de l’esclavage car tout à coup, les opinions des deux comparses devinrent en effet, très différentes : Pomme voulait asservir les prêtres réfractaires et les envoyer en Guyane, Bagot quant à lui réfutait25 cette idée. Le discours de Pomme prévalut…
Dés le 15 août 1792, un décret de l’Assemblée nationale ordonnait «la déportation en Guyane des prêtres réfractaires à la loi » . Le 17, l’assemblée parisienne décidait que les colonies seraient représentées à la Convention. Pomme semblait tout désigné pour représenter la colonie à Paris … En métropole, on n’entendit plus parler de Bagot ; pour le contenter, l’Assemblée le désigna député - adjoint !
André Pomme commençait une bien triste carrière. Ayant renoué des relations avec nombre de ses amis parisiens, lesquels occupaient déjà de hautes fonctions électives, il reçut alors de la Convention, l’assentiment lui permettant d’étudier la manière par laquelle la toute jeune République allait se débarrasser de ce clergé français. Curieusement, un peu comme si le texte était prêt depuis longtemps, le funeste projet de déportation des prêtres, fut soumis à la majorité jacobine ! Pour donner plus de poids à sa proposition, alors même que rien de franchement dramatique ne se fut passé en Guyane au cours des derniers mois écoulés, Pomme souligna à l’Assemblée «une aggravation politique dans la colonie qui risque de devenir un foyer de contre-révolution ». L’esclavagiste avait fait mouche ! Dans un premier temps, le projet de déportation des prêtres réfractaires fut accepté ! Puis, pour éviter une aggravation politique, l’Etat envoya in situ, une force de sécurité ; un mois plus tard, le 23 septembre Bagot, d’Alais et Guillot arrivaient à Cayenne accompagnés du second bataillon de l’ancien régiment d’Alsace…
Quand les trois hommes débarquèrent à Cayenne, ils étaient porteurs de toute évidence, du texte du 17 août qui décrétait la nomination à la Convention, de deux représentants de la colonie … En fait, la Convention imposait Pomme et Bagot à la population de Guyane… La vérité sur la mission principale de Bagot apparaissait évidente : le futur député – suppléant devait dés son arrivée à Cayenne, faire signer par les responsables de la colonie, le texte déjà prêt, arrêtant l’élection des deux députés ! Aussitôt après avoir obtenu ces assentiments, Bagot devait renvoyer le texte dans les plus brefs délais ! Il apparaît en effet, que Bagot fit effectivement signer l’arrêté de nomination ; à la différence prés c’est que sur place, il s’adressa uniquement au représentant de la Nation Jeannet, et pas aux autres ! En même temps, il demandait aux décideurs économiques (partisans de la Contre – révolution) de réquisitionner un bateau, uniquement pour renvoyer le fameux pli… Ce que Bagot ne savait pas, c’est qu’une semaine après son départ, l’assemblée législative avait voté la loi du 26 août dont l’objet était d’expulser du territoire français tous les prêtres catholiques qui avaient refusé le serment à la constitution civile du clergé. Aux termes de cette loi, chaque prêtre devait demander un passeport pour le pays étranger choisi par lui, et si, dans un délais de quinze jours à partir de la promulgation, il n’avait pas franchi la frontière, il devait être appréhendé, emprisonné et plus tard dirigé sur la Guyane française… Bagot, absent du territoire, n’était bien entendu, pas au courant de cette loi contraire à son point de vue, et en ce sens, il ne pouvait faire part de son désaccord auprès des coloniaux !…
Une lettre datée du 8 octobre 1792, émanant du Commissaire civil de Cayenne et destinée au ministre de la Marine, est assez explicite pour nous faire comprendre comment les choses se passèrent en Guyane. Dans ce pli, Jeannet le commissaire civil, fait en effet état de l’étonnement des principaux personnages de la colonie, sous-entendu des meneurs de la Contre - révolution, à voir que l’on voulait absolument et de toute urgence, armer un navire pour envoyer au sieur Pomme, le procès-verbal de son élection.
Pour justifier cet empressement le Commissaire civil écrira plus tard « …A l’époque où parvint le décret du 17 août dernier, dans la colonie, j’avais déjà donné ma Proclamation pour l’élection des membres de l’Assemblée… ». Le procès – verbal de l’assemblée électorale de Cayenne désignant Pomme et Bagot comme députés de la Guyane à la Convention nationale, est daté du 10 octobre 1792… Il ne s’était écoulé que quinze jours tout au plus, depuis le retour de Bagot et la date affichée sur le procès-verbal !
Vers le 10 octobre 1792, les royalistes s’opposèrent au départ précipité du navire particulier porteur de la missive, et s’emparèrent de Jeannet. Ce dernier fut interpellé à plusieurs reprises par trois délégations différentes et accusé d’avoir organisé de fausses élections. Cette accusation portait sur deux raisons principales, le nombre et la qualité des électeurs. Dans les faits, seuls les citoyens actifs de trois paroisses participèrent à l’élection de Pomme et de Bagot … Il s’agissait de celles d’Oyapock, d’Iracoubo et de Sinnamary , c’est à dire des paroisses de la région même où avait vécu André Pomme et son comparse !
Le décret de l’Assemblée nationale fut lu devant l’assemblée de Guyane, et là, la surprise est dans le texte : il n’était plus question de faire voter uniquement les citoyens actifs, mais « l’universalité des citoyens ». Cette précision changeait considérablement le devenir du scrutin : faire voter tous les citoyens signifiait, faire voter tous les habitants de Guyane sous – entendu aussi, ceux qui étaient considérés comme des esclaves avant le changement de Régime ! Sachant que ces derniers étaient totalement à la merci des Jésuites, c’était une véritable aubaine pour la faction adverse ! Le piège se refermait sur les républicains !
Aussitôt, l’Assemblée de Guyane fit venir à Cayenne les électeurs dits « actifs », des neuf paroisses de la colonie et le président Guillot leur déclara en toute honnêteté « que le scrutin qui s’était déroulé le 18 septembre était illégal et frappé de nullité! ». De leur propre chef, les républicains de la région de Pomme, n’avaient pas participé à la réunion, on les comprend ! Guillot ayant par son honnêteté manifeste, retrouvé la confiance de la faction contre-révolutionnaire fut remercié par eux pour son intégrité et sa droiture et tout le monde se retira satisfait, persuadé quelque part que la prochaine élection se déroulerait « normalement ».
Hélas, il n’y eut pas d’autre scrutin, car entre temps, les républicains avaient réussi à faire partir un faux procès - verbal électoral en direction de Paris. Le temps que le navire porteur de la précieuse autorisation, fasse le chemin de retour et le 24 novembre 1792 à Paris, André Pomme fut déclaré très officiellement député de la Guyane à la Convention nationale.
Dés lors, la volonté de mâter la rébellion Contre-révolutionnaire des Antilles n’apparaît plus dans les archives et l’Assemblée nationale semble avoir fait une croix momentanée, sur ces possessions françaises d’Amérique. De toute façon, l’Assemblée n’avait pas les moyens financiers pour faire parvenir dans ce pays lointain des forces militaires supplémentaires...
1 L’article VIII du projet de décret est ainsi présenté : « Le ministre de la Justice et celui de la Marine s’entendront sur le nombre des femmes qui ayant encouru la peine de la déportation, seraient utilement adjointes aux déportés actuels ; aux même conditions que les individus désignés dans les articles précédents ».
2 Entre l’élaboration de son projet de déportation et celui du décret, Pomme a changé d’avis sur les conditions de vie des ouvriers ; en effet l’article VII dit : « Ils seront embarqués, gré à gré, avec les déportés pour aller dans l’établissement projeté, exercer leur métier sous les mêmes lois que ceux-ci et cela pendant un temps proportionné à celui que doit durer leur détention ».
1 BNF référence 8 LE 38 2020 Convention nationale, observations d’André Pomme l’Américain, sur le mode d’exécution de la déportation à la Guyane.
2 La rivière Oyapock est une des frontières du département depuis 1900.
taires, qui aurait fait cruellement défaut en métropole.